Pol Sax est un auteur luxembourgeois qui vit à Berlin. Son roman U5 paru aux éditions Elfenbein en 2008 a reçu le prix Servais en 2009. Une pièce de théâtre a été tirée de ce roman a succès qui n’a pas encore passé les frontières francophones.

C’est l’histoire de Paul, Barbara et Heinrich. Trois âmes éperdues qui ont envie d’aimer et n’y arrivent pas très bien. Elles se racontent tour à tour.

C’est un roman d’artiste qui évoque le Berlin post-chute du mur. L’écriture se fait matière, elle est sculptée comme du bois tendre.

C’est un roman qui fait du bien, car sans épanchement larmoyant, Pol Sax aborde des sujets sensibles et profonds, et nous transporte vers des temps plus réjouissants.

_______________________________________

Ce qui suit est une traduction non éditée. Le début du roman de Pol Sax…

Bonne lecture

_______________________________________

 

Heinrich

J’aimerais savoir voler. Faire mes rondes loin au-dessus de la ville. En dessous de moi, tous ces gens, si petits. Toucher les nuages de ma main, me dissoudre peu à peu dans le bleu clair, devenir transparent, tout doucement, et léger, si léger.

A la place, je voyage en métro. Bien aussi. J’aime quand les trains jaunes foncent dans les longs tunnels sombres. Surtout dans les virages, ou quand le tracé s’enfonce. J’ai l’impression de planer, tout en étant protégé. En sécurité. Il se trouve que je n’ai pas d’argent. Donc je dois faire attention aux contrôleurs. Bien sûr que je reçois de l’argent de l’état, mais la dernière fois quelque chose s’est mal passé. L’homme des services sociaux était très bizarre. Il en avait après moi ! Deux fois, il m’a jeté dehors pour me « ressaisir ». Là-dessus, Jörg qui m’accompagne toujours m’a bassiné lui aussi. Faut dire que Jörg est parfois un peu spécial. Mais il reste mon ami. Même si je ne le vois pas souvent. Parce qu’il n’a jamais le temps à cause de sa femme et des enfants. Enfin, je suis au taquet. Les contrôleurs, je les reconnais tout de suite.

Parce qu’en fait j’observe avec attention tous les passagers du métro. Mes préférés sont les enfants. Ils sont rigolos. Et les vieilles personnes. Les jolies femmes aussi. Mais mes préférés sont les enfants. Et les femmes, quand elles sont très, très belles. Des anges merveilleux. Est-ce qu’ils savent vraiment voler ?

 

 

 

Barbara

J’en avais terminé avec ce client de Warschauer Strasse. Un bon vieux monsieur dont la femme était morte quelques années plus tôt. Il me payait principalement pour écouter. Un brave homme plein d’esprit. Peut-être se cachait-il derrière ses blagues, peut-être cachait-il son désespoir. Parfois ses yeux espiègles se teintaient de tristesse. Malgré mon affection pour lui, c’était un de ces jours où je me sentais sale. Les grandes tours de Frankfurter Tor se cramponnaient au ciel gris, et j’ai descendu les escaliers du métro quatre à quatre pour rentrer chez moi aussi vite que possible.

Début mai, lundi après-midi, temps pluvieux, quasi pas un chat sur le quai. Juste une vieille dame près du kiosque à journaux et quelques jeunes, audibles dans le lointain. J’ai contourné les escaliers pour m’asseoir sur un banc et enfin troquer mes escarpins à talon contre des chaussures confortables. Angle mort. Pas âme qui vive de ce côté du quai.

J’ai farfouillé dans mon sac, ressorti mes baskets et cherché mon agenda. C’est en relevant la tête que j’ai vu l’homme. Je ne l’avais pas du tout entendu venir. Grand, dégingandé, il se déplaçait avec nervosité. Il faisait les cent pas au bord du quai, la tête enfoncée dans les épaules si bien que ses cheveux mi-longs dissimulaient son visage. Avant chaque demi-tour, il rejetait la tête en arrière, lançait, indécis, un court instant les bras en l’air et pivotait sur ses talons. En silence. À un moment donné, il s’est planté devant la borne jaune d’arrêt d’urgence, la pointe des pieds vers le bord, et a effectué un mouvement de balancier, lent mais saccadé. Comme pour suivre le motif du carrelage en damier noir et blanc. Puéril. Tout à coup, il a rejeté le haut du corps vers l’arrière et s’est penché encore plus. Il a fait mine de ramer avec les bras en position arquée, puis s’est de nouveau tenu droit comme un i. Plusieurs secondes. Après, il a levé la jambe gauche, sur le côté, loin du corps, comme un pantin. Retour. Jambe droite. Un fou. Il a recourbé son buste une fois de plus, les pieds toujours au bord du quai. Mouvement des bras. Jambe gauche, jambe droite. Contre toutes les lois de la pesanteur. Un léger courant d’air a traversé la gare, s’est fait plus fort. La poussière tourbillonnait. L’inconnu se tenait de nouveau sur une jambe, le regard au plafond, les bras écartés. Un sac en plastique blanc s’est élevé, a flotté dans l’air et trembloté avant de s’affaisser au sol. Il se tenait immobile, seuls les bras se balançaient légèrement. Crissement infime des rails. Arqué, les bras en train de ramer. Debout sur une seule jambe, encore. Toujours le regard au plafond.

Tout de jaune, de verre, d’acier et de lumière, le train a déboulé en mugissant dans la gare. J’ai voulu crier – trop tard ; le bruit du train avait depuis longtemps déjà empli la station.

Le fou se tenait encore au bord du quai, impassible, droit comme un i, moins de dix centimètres le séparaient du train à l’approche, qui n’en finissait pas de ralentir. Alors, il s’est tourné vers la porte pour monter à bord à grandes enjambées.

 

 

 

Paul

C’était le même rire. Le même rire et les yeux bleu clair qui m’ont irradié. Quatre ans que ça m’avait manqué. Tous les jours, à chaque heure, chaque seconde, sans arrêt. Tina ! Depuis qu’elle n’était plus là, tout était différent. Et voilà que, d’un coup d’un seul, cette inconnue assise en face de moi me souriait. J’étais tellement gêné que je n’ai tout d’abord pas pu retourner son sourire. Je me suis contenté de la fixer. Après toutes ces années !

Tina : nous avions emménagé ensemble à Berlin cinq ans plus tôt. Raisons : les ateliers n’y sont pas chers, les galeries abondent et elle avait obtenu un poste à l’hôpital de la Charité. Depuis mon exposition à Bruxelles, nous nagions dans l’argent comme des bienheureux et je souhaitais me faire une place durable dans le paysage artistique allemand. Tina, elle, voulait un enfant de moi. Huit mois plus tard elle était enceinte, neuf semaines plus tard elle apprenait de son gynécologue que ce serait un garçon. Il s’appellerait Felix, nous en avions convenu depuis longtemps, son nom lui porterait chance. Que peut-on souhaiter de mieux à ses enfants ?

Ce fut la plus belle période de ma vie. Quand Tina se rendait à l’hôpital le matin, je disparaissais dans mon atelier de Friedrichshain. Je m’étais fait livrer tout un chargement de troncs d’arbres : pin rouge, chêne clair, une énorme poutre de bois de balsa. Cerisier, hêtre et peuplier. Un grand article était paru sur mes personnages dans le Kunstzeitung, les premiers intéressés se montraient dans mon atelier. Je sciais, forais, rabotais, mes mains ne s’arrêtaient pas. Je ciselais et sculptais comme un fou. Peu avant trois heures, je jetais mon ciseau et ma massette dans un coin et me rendais de nouveau dans Mitte pour passer prendre Tina à l’hôpital et me promener en ville avec elle.

Nous longions la Spree bras dessus bras dessous. Nous nous promenions main dans la main Alte Schönhauser Strasse. Nous regardions tous les deux la vitrine des magasins de jouets avec envie et complicité. Rien ne pouvait nous séparer. Nous donnions à manger aux pigeons sur Alexanderplatz. Nous buvions des cafés au comptoir. Nous achetions des fruits aux Thaïlandais et des légumes aux Turcs. Des fois, elle posait ma main sur son ventre en disant : « L’amour grandit ». Nous nous remplissions la panse de glace au chocolat et buvions du vin rouge chez les Italiens. Je courais après les canards du Volkspark et Tina parlait aux moineaux. Nous nous aimions à l’abri des portes cochères. Et le soir, nous nous allongions dans l’herbe pour compter les étoiles.

 

 

Barbara

En montant quatre à quatre les marches du métro à Alexanderplatz, j’ai soudain pensé que je n’avais plus de lait à la maison. Du coup, j’ai fait un détour de dernière minute au grand magasin.

Deux heures plus tard, je riais encore dans la cafétéria du Kaufhof avec cet inconnu qui m’avait accostée au rayon frais pour m’inviter à prendre un café.

Je ne sais pas ce qui m’a pris de le suivre. Je n’avais pas envie de voir qui que ce soit, mais quelque chose en lui m’attirait, comme par magie. Peut-être étaient-ce ses yeux verts, qui ne me quittaient pas, ou les petites ridules qui se formaient autour de sa bouche quand il riait. Comment aurais-je pu dire non. Je n’en sais rien.

Il m’a dit qu’il était sculpteur, mais il se moquait de ses propres statues. Il s’est qualifié d’épigone. Ça, je m’en souviens encore parce que j’ai dû demander ce que c’était qu’un épigone. Je ne m’intéresse pas à l’art moderne. Il m’a raconté qu’il avait construit des personnages en bois pendant des années et je me suis figuré de grandes marionnettes.

Ça n’arrive pas souvent qu’un homme m’attire sexuellement. Paul si. J’aimais sa manière de fumer. Une fois assis avec nos cafés à une table libre près de la fenêtre, il a sorti un paquet de tabac de la poche arrière de son pantalon pour le déposer devant lui. Il l’a ouvert avec précaution et l’a lentement porté à son nez pour en humer le contenu. Il a dégoté un petit paquet de feuilles à rouler et en a sorti une. Entre ses deux grosses mains de sculpteur, le papier transparent avait l’air si fragile et délicat. Il a déposé la feuille à côté de la tasse et l’a lissée soigneusement de son index. Puis il a pris un peu de tabac qu’il a réparti dessus, lentement, posément. Pour la rouler, il a appuyé le bas de ses pouces sur le bord de la table, a amené la cigarette presque terminée d’un geste prompt vers sa bouche, a donné un coup de langue et dégagé le tabac qui dépassait de chaque côté, puis jeté les miettes dans le cendrier et posé la cigarette achevée sur la table devant lui. Ensuite, il a farfouillé dans la poche de sa veste pour en retirer un paquet d’allumettes qu’il a également placé à côté de la cigarette. C’était un rituel. J’étais persuadée qu’il ne pouvait tout simplement pas fumer comme tout le monde. Chaque cigarette devait être célébrée. Il a bu une petite gorgée de son espresso avant de glisser sa clope entre les lèvres. A ce moment-là, j’ai su que je coucherais bien avec lui.

Quand il m’a enfin demandé s’il pouvait m’inviter à dîner, j’ai tout de suite dit oui. Il a proposé le weekend suivant, j’ai repoussé jusqu’au mardi et lui ai donné mon numéro de portable.

 

Paul

Je l’ai suivie, tout simplement. Sur l’escalator, à travers la gare, sur la place, le long de la file de taxis, et jusqu’au Kaufhof qui ressemble plus à chantier qu’à un grand magasin. Entre le bar à salades et les légumes bio, j’ai rassemblé tout mon courage pour l’aborder. J’ai laissé sortir une bonne vieille blague, espérant qu’elle la trouverait drôle et au moment où elle a ri, je lui ai demandé si je pouvais l’inviter à prendre un café. « Avec plaisir, où donc ? » J’étais sans voix. Je n’y avais pas encore pensé. Pris de court, j’ai proposé le restaurant au quatrième étage.

De quoi parle-t-on avec une inconnue ? Je n’en sais rien. J’ai bavardé, tout bêtement, à tort et à travers. Je n’arrêtais pas de parler, juste pour l’empêcher de se lever et de s’en aller. Je voulais lui parler de Tina, mais à l’évidence, cela ne se fait pas. Je voulais lui parler un peu de moi sans m’étendre là-dessus pendant des heures.

Dès mes dix-sept ans, j’ai voulu devenir artiste. Je me suis tout d’abord essayé à la peinture, mais le talent faisait défaut, je me suis frotté à la photographie et puis au bout d’un temps je me suis mis à la sculpture. Avec du papier mâché pour commencer, puis de la tôle, du bronze et de l’acier. Je n’étais pas maladroit, mais ne maîtrisais pas la ligne claire. Lorsque j’ai rencontré Tina, j’ai enfin compris ce qui manquait à mes sculptures : le naturel. Tout ce que je créais était forcé et trop artificiel. Le contraire de Tina. C’est elle qui m’a mis sur la voie de mes hommes en bois. Le bois est un matériau franc. Il affirme sa propre volonté lorsqu’il est travaillé, sans pour autant être rétif. Le bois est plein de surprises. Le bois est chaud et humain. Le bois vit. Il suffit de poser un ciseau à bois sur un bloc pour qu’il se mette à parler. Si on l’écoute, il est impossible de se tromper.

Je ne sculptais encore que des personnages de bois. Des hommes et des femmes grandeur nature. La plupart les bras le long du corps, parfois les mains dans les poches, de leur veste ou de leur pantalon. Certains étaient assis sur une chaise ou un banc. Débrutis grossièrement. En les observant bien, il était possible de dire où j’avais donné un coup de ciseau. Deux ou trois seulement avaient été travaillés à la scie électrique, ceux que j’appelais des esquisses de sculpture. C’est le bois vert et massif qui leur conférait du caractère. Ils avaient chacun leur personnalité. Tous avaient leur dignité. Mes hommes et mes femmes de bois n’avaient qu’une seule chose en commun : ils mesuraient exactement cent-quatre-vingt-trois centimètres comme moi. Je voulais les regarder droit dans les yeux. C’était une question de respect mutuel.

Je me donnais à fond dans mon travail. On peut dire que j’étais heureux. Heureux avec Tina et avec mes personnages. J’aimais donner une forme grossière à mes troncs de bois, à la scie électrique ou égoïne. C’était une activité chronophage et sudorifique qui me mettait en transe, car j’étais impatient de pouvoir enfin donner par mes coups de ciseau une apparence humaine au bois. Seul le burin me permettait de voir à quoi ressemblerait tel ou tel personnage. La veine du bois guidait mon ciseau. Je traitais plusieurs espèces d’arbres différentes et certaines recelaient de bonnes surprises. Je travaillais tous les matins comme un forcené jusqu’à ce que les rognures baignent mes chevilles et que je puisse faire flamber les copeaux et autres résidus dans le vieux poêle à étage de mon atelier.

Je ne ralentissais la cadence que lorsqu’un personnage était presque prêt. Non pas pour ciseler plus finement, ça n’avait rien à voir avec la grossièreté de mes statues, mais plutôt parce que je voulais savourer le moment où elles prenaient vie.

De temps à autre, je caressais le bois du bout des doigts. Tendrement. Et si, à ce moment-là, je ressentais comme une force charnelle, je savais que ce personnage était terminé. Ce n’était pas la vision, mais la surface qui s’avérait décisive. Une tension singulière en émanait et poussait les visiteurs à rester longtemps devant certaines de mes sculptures. Une fois terminés, mes personnages m’étaient étrangers, même si j’entretenais avec eux une certaine familiarité. Comme avec des vrais êtres humains.

Ma première exposition eut un succès retentissant. Nous avions loué une usine désaffectée où le public devait trouver mes personnages de bois à travers un dédale de pièces. Quelques-uns traînaient par-ci par-là, et on pouvait, de loin, les confondre avec les visiteurs. D’autres se cachaient dans l’embrasure d’une porte ou derrière les piliers massifs qui soutenaient le toit de la salle. Il y en avait même un dehors, au niveau du troisième étage, appuyé à la façade sur un échafaudage branlant qu’un ouvrier avait dû oublier. Les visiteurs devaient passer la tête à travers la fenêtre pour le voir. Mes sculptures étaient partout, jusque dans les toilettes et les douches en putrescence. Et dans la salle de direction, l’une d’entre elles était suspendue au plafond au moyen d’une corde.

Je parlais de mes sculptures à Barbara. Je parlais sans trop réfléchir. Je ne pensais plus à Tina.

 

Heinrich

Dans le parc, je me suis assis à côté d’elle. C’est un ange. Enfin, elle en a l’air. Je crois qu’elle a eu un peu peur quand je me suis mis à parler. Faut dire qu’elle ne m’avait pas vu venir. Elle est si belle. J’aimerais bien la toucher, mais je n’ose pas et dis seulement : « Salut, je m’appelle Heinrich. » Le soleil brille et les oiseaux font un boucan terrible. Nous parlons peu. Elle est si belle. Quand elle est près de moi, les voix se taisent. Je lui ai offert des fleurs. Je sais où elle habite.

 

Barbara

 Quand je suis allée à l’hôpital le lundi suivant pour rendre visite à mon frère, le médecin m’a prise à part pour me dire que Peter avait rechuté. L’effet de la nouvelle thérapie n’a pas duré longtemps, et voilà que le cancer se fraye à nouveau un chemin dans son corps. Les médicaments agissent contre la douleur mais plus contre la maladie.

Peter semble n’en rien savoir. […] Il m’a encore confié des histoires d’hôpital et j’ai pensé qu’il en pinçait secrètement pour Sonja, l’infirmière aux cheveux roux.

Tandis que je venais de le ramener dans sa chambre et m’apprêtais à lui dire au revoir, il a tenu à ce que je l’étreigne une seconde fois. « Nous n’avons plus le temps de lésiner sur la tendresse » a-t-il dit en tentant un clin d’œil joyeux.

En sortant de la clinique, j’étais sous le choc. Je me suis assise sur un banc dans le parc Monbijou afin de reprendre mes esprits. Mon frère avait deux ans de moins que moi. Nos parents étaient morts tôt. J’avais neuf ans, j’ai dû pourvoir pour nous deux. Bien sûr, notre vieille grand-mère voulait notre bien, mais c’était une femme triste et tranquille qui ruminait pendant des heures sur une chaise dans l’obscurité de sa cuisine. Nous autres gamins, on n’osait pas lui parler.

[…] Mon petit frère était aussi mon meilleur ami. Et voilà que je pleurais, échouée dans un jardin au bord de la Spree.

Jusqu’à ce qu’Heinrich m’adresse la parole. Il devait être assis à côté de moi depuis un moment, je ne l’avais pas remarqué. Le son de sa voix m’a tirée de ma rêverie. C’était l’homme bizarre de l’autre jour, celui qui a fait des acrobaties folles au bord du quai dans la station de métro à Frankfurter Tor. Je l’ai reconnu tout de suite. Il parlait d’anges qui se dissolvent dans le bleu du ciel, des fadaises sonnant poétiques au sortir de sa bouche, il a l’élocution douce et tranquille. Il a un beau visage, tendre, et le regard clair et intelligent. Il se tenait assis sans bouger à côté de moi, les mains sur les genoux et regardait droit devant lui, tout simplement. Son nez est un chouia trop grand, sa bouche un poil trop large. Un beau visage, plein de caractère. Il portait un costume sombre, élimé, aux manches trop courtes, et des mocassins noirs, usés. Il n’avait pas l’air négligé pour autant, avec sa chevelure châtain aux ondulations souples et soyeuses qui s’arrête aux épaules. Il m’a dit : « Je m’appelle Heinrich ». On aurait vraiment cru qu’il le disait pour lui-même. « Si les humains étaient en verre, on pourrait voir leur for intérieur. Ce serait bien, car les gens ici sont tous très sympathiques. C’est pour ça que cette ville me plaît tant. » Autre silence. « Il y a peu, j’ai parlé avec une princesse, mais elle n’était pas aussi belle que toi. » J’ai failli pouffer de rire. Heinrich s’est tu de nouveau. Je suis restée cinq minutes avant de le saluer et de me diriger vers Oranienburger Strasse. Une fois dans le souterrain d’Alexanderplatz, je me suis rendu compte qu’il me suivait. Alors je suis allée au Kaufhof pour le semer.

Le soir, Paul m’a appelée pour m’inviter à dîner. Conversation bizarre. Il disait n’importe quoi au téléphone. Je lui ai parlé de ma dernière rencontre en date. « Heinrich ? » a-t-il fait. S’il le connait ? « Probable » a-t-il répondu sans en dire plus.

Nous avons repris la discussion, mais j’avais le sentiment qu’il ne savait pas vraiment ce qu’il devait me dire. En fait, il avait l’air embarrassé. Peut-être qu’il est timide j’ai pensé. Il a fini par me demander si ça me dirait de manger italien. On pourrait aller au Due Forni où les pizzas sont exquises, à moins que je préfère un autre endroit. Quand j’ai proposé l’Ossena au centre-ville, il s’est aussitôt calmé. Nous avons finalement convenu de nous retrouver à vingt heures le lendemain.

 

Paul

Je voulais l’emmener manger italien. Comme je lui avais rebattu les oreilles quelques jours plus tôt avec mes hommes de bois, je ne voulais pas en rajouter. Rien d’extravagant, un restaurant plutôt discret et agréable. Un italien, ça le faisait tout à fait. Elle a réfléchi un instant puis a bel et bien proposé la Trattoria Ossena. Ma tête s’est mise à tourner. J’entendais le rouleau compresseur dans le fond. Le carrefour sanglant. Le crissement strident des freins. Toujours et encore le même film, les mêmes images.

Et puis Heinrich ! Voilà donc ce qu’il était devenu. Nous avons fourbi nos armes dans la même école d’art. Si je peux m’exprimer ainsi. Je tripotais le bronze tandis qu’il construisait des sculptures vidéo totalement givrées que personne ne comprenait mais que tout le monde encensait. Je n’ai vraiment discuté avec lui qu’une fois ou deux. Un jour, je m’en souviens encore, nous nous sommes retrouvés à une soirée barbante à fumer un joint dans la cuisine tout en sifflant les dernières bières. Il s’est avéré que c’était un ancien camarade de classe de Tina et qu’il était assez épris d’elle à l’époque. Peut-être que c’était encore le cas.

Heinrich était plutôt du genre fermé. En fait, personne à la fac n’a eu l’occasion de le fréquenter de près. Tout le monde le connaissait, les filles le dévoraient littéralement des yeux, mais il faisait cavalier seul. En cours, il prenait rarement la parole. La plupart du temps, il restait le cul vissé sur une chaise dans le fond, feuilletait un livre ou un magazine ou rêvassait le regard perdu au plafond. Pour son diplôme de fin d’études, il paraît qu’il a travaillé sur l’esthétique du performatif et monté des installations de taré. Prisonnier de son monde de substitution électronique, je me dis aujourd’hui.

Un jour, le bruit a couru : « Heinrich a pété les plombs ! » Il est tout d’un coup devenu le sujet de discussion principal des étudiants. Apparemment, il s’était disputé avec le professeur Schwanitz, que tout le monde appelait Dürer à cause de son conservatisme. En fait, Dürer était un naturaliste en civil… Si ça n’avait tenu qu’à lui, tout le monde aurait peint des retables. Qu’il ne sache pas comment s’y prendre avec les constructions vidéo hurlantes d’Heinrich allait de soi. En fait, aucun des étudiants ne le prenait au sérieux. Il semblait donc que Dürer s’était frotté au dernier travail d’Heinrich et avait exigé qu’il lui explique un peu, s’il le voulait bien, de quoi il retournait. Sans plus attendre, Heinrich avait théorisé et disserté longuement. C’était indubitable, il connaissait son sujet. L’exposé achevé, Dürer aurait brièvement réfléchi, regardé Heinrich d’un air sévère avant de lâcher : « C’est de la merde, tout ça ! » C’est là qu’Heinrich aurait piqué sa crise. Il aurait démonté sa dernière installation à coup de gros frappe-devant et serait parti pour de bon.

             Le pauvre Heinrich. Je n’en savais pas plus. D’autres soucis m’accablaient à l’époque. Je passais mes jours et mes nuits à préparer mes examens. J’avais hâte d’obtenir mon diplôme, car Tina et moi souhaitions nous marier. Je n’avais pas une minute pour les commérages de l’école.

Dircksenstrasse. Place Hackescher Markt, les Hackesche Höfe. Le croisement des voies Rosenthaler Strasse et An der Spandauer Brücke. Le carrefour sanglant. Faudrait bien que ça aille.

« Bon, j’ai fait, on se retrouve à huit heures à l’Ossena, ça te va ? »

 

Barbara

En quittant mon appartement le lendemain matin, j’ai trouvé un bouquet de roses blanches devant ma porte.

Mauvais timing. Peu avant midi, j’avais rendez-vous au Park-Inn-Hotel. Avec un type ignoble d’Hildesheim qui vient à Berlin pour affaire tous les quinze jours. A chaque fois, je dois apporter une bouteille de bière pleine d’urine qu’il planque immédiatement dans son baise-en-ville. Il ne veut pas de rapport sexuel, juste des discussions salaces. Je dois m’asseoir sur une chaise, ôter mon chemisier et l’écouter me traiter de pute et de salope pendant qu’il fait les cent pas dans la chambre d’hôtel tout en se masturbant. Ça dure en général une demi-heure avant qu’il décharge sur la moquette ou dans les rideaux. Ce pour quoi il aligne un paquet de billets. Un connard répugnant.

Deux coups rapides dans l’après-midi, eux aussi des réguliers, sans exigences particulières. Et moi, toute à mes pensées, de nouveau à mon petit frère.

Il a bien fallu que notre enfance se termine. Les champs autour du village ne ressemblaient plus à un paradis enchanté riche en merveilleuses découvertes. Les forêts n’avaient plus rien d’un royaume secret peuplé de sorcières et de créatures fabuleuses. Notre village était soudain devenu un cocon ennuyeux quelque part en marge du monde.

Peter et moi étions toujours inséparables. Je travaillais au village comme vendeuse dans un kiosque à journaux et mon petit frère allait à l’école. L’après-midi, nous prenions le car pour nous rendre dans la petite ville la plus proche, nous allions au cinéma, faisions du patin à glace ou du lèche-vitrine dans les rues commerçantes. Parfois nous sortions même en boîte, mais pas si souvent que ça. La nuit, les cars ne circulaient plus et nous dépendions du covoiturage.

Entre-temps, j’étais devenue femme, encore qu’à l’époque j’étais très réservée et ne savais pas vraiment comment m’y prendre avec les hommes. Peut-être même qu’ils m’effrayaient un peu, puisqu’il n’y en avait aucun à la maison. Mon petit frère ne comptait pas. Quand Peter a eu son bac, nous avons pris la décision de nous installer tous les deux à Berlin. La grande aventure.

 

Paul

Premier étage, côté fenêtre. Le bouton de son col a failli exploser lorsque le serveur, gonlfé de fierté, m’a indiqué la table qu’il nous avait réservée. Vue imprenable sur l’arrêt de tramway. Quel romantisme. Barbara était enthousiaste. Le carrefour sanglant.

Quatre ans s’étaient écoulés. Dans un tronc particulièrement épais, j’avais sculpté une femme enceinte. Je lui avais adjoint un homme mince. Plutôt cocasse. Le couple nu avait tellement plu à un riche collectionneur que ce dernier m’en avait offert une somme colossale. Le montant me parut si honteusement élevé que je dus tout d’abord réfléchir pour savoir si je pouvais vraiment accepter sa proposition. Force était de constater que je n’étais plus en mesure de m’offrir mes propres personnages. C’était ainsi que je m’étais imaginé le succès, plus jeune. Il était arrivé, Tina n’y était pas pour rien. Finalement, ma joie de tenir le chèque dans mes mains fut si grande que je l’ai invitée au restaurant pour célébrer ce grand jour. Non pas que nous ne sortions pas souvent, mais c’était encore mieux si une occasion extraordinaire se présentait.

Comme Tina raffolait de la cuisine espagnole, nous avons dîné à l’Atame. Nous nous sommes goinfrés de tapas et j’ai commandé une bouteille de Rioja. Depuis qu’elle était enceinte, Tina ne buvait quasi pas d’alcool. Elle trinquait tout de même aux occasions spéciales.

Après dîner, je me suis dirigé vers le bar. J’ai commandé deux espressos et un brandy pour moi, j’ai échangé quelques mots avec le barman tout en réglant l’addition et nous avons quitté le restaurant. J’étais éméché, d’humeur à faire la fête. J’ai proposé d’aller dans un autre bar ou au cinéma. L’idée a plu à Tina qui a suggéré jeter un œil à la séance du soir au Central. Je l’ai embrassée langoureusement en pleine rue et nous avons poursuivi le chemin main dans la main.

Tandis que nous traversions la rue au niveau des Hackeschen Höfe, j’ai réalisé que j’avais laissé mon portefeuille sur le bar à l’Atame.

J’en ai fait part à Tina qui m’a regardée, stupéfaite, avant de lâcher : « Allons vite le rechercher » et de pivoter sur ses talons.

Elle s’est mise en route. Le feu était depuis longtemps passé au rouge. Je n’ai pas entendu le tramway à l’approche.

Un bruit sourd, le crissement des freins, le sang, du sang partout. Il se répandait en traînées vermeil le long des rails, il s’écoulait dans la rue, colorait les bandes blanches, tout le carrefour rougissait, se réverbérait dans le vitrage sombre des vitrines des bâtiments à l’entour, le sang faisait disparaître les façades derrière un voile incarnat.

Sous le tramway, Tina ne bougeait plus, ses longs cheveux blonds pris dans un torrent écarlate de lumière sanglante. Le train jaune chuintait.

 

[…] Barbara (p. 32 à 36)

 

Paul

« … qui nous a malheureusement quittés bien trop tôt » disait le faire-part de décès composé par les parents. « Bien trop tôt ». Quel non-sens ! Comme si chaque mort n’arrivait pas trop tôt. Le faire-part était de mauvais goût. Comme tous les faire-part de décès.

Nous avons enterré Tina dans son village natal. La réception qui a suivi s’est faite en très petit comité. En présence de ses parents, de son frère, d’une tante que je n’avais encore jamais rencontrée et du pasteur. Un petit cimetière, situé à l’écart du village, au cœur de la morne plaine rhénane. Je suis rentré à Berlin le lendemain en ICE. J’avais pris un coup de vieux.

Pendant quinze jours, je suis resté prostré dans mon atelier, je me saoulais tous les jours et allumais mon bon vieux poêle. Je hachais et sciais tous mes hommes de bois, ceux qui étaient restés dans l’atelier, et les fourrais petit morceau par petit morceau dans le vieux poêle. C’était la fin de l’été, une chaleur suffocante pesait sur la ville et l’air de mon atelier était bouillant. Je restais assis près du poêle et suais par tous les pores de ma peau. Je voulais que mes humeurs emportent avec elles tout mon malheur, ma douleur et ma honte. Pourquoi avais-je – quel con – oublié ce maudit portefeuille ? Mais pourquoi donc ?

J’avais gardé l’une des statues pour la fin. C’était l’un de mes tout premiers hommes de bois et, à l’époque, Tina pensait qu’il me ressemblait beaucoup. Depuis, je l’avais laissé traîner dans l’atelier ; l’artiste au travail se contemple. C’était pensé comme un gag. De toute façon, le personnage n’était pas si bien travaillé que ça, pas assez pour être vendu à un prix raisonnable. A partir de papier journal roulé en boule et de chutes de bois qui jonchaient encore l’atelier, j’ai construit un bûcher dans la cour et placé la statue par-dessus. Après avoir arrosé le tas d’essence et y avoir mis le feu, je me suis assis à côté sur une caisse de bière et, pendant que les flammes dansaient vers le ciel, je vidais peu à peu une bouteille après l’autre. Le bois craquait, crépitait, une fumée noire s’élevait et se dispersait dans le bleu du ciel. J’en étais à la moitié de la caisse quand j’ai entendu un énorme craquement dans le feu et que le thorax de l’homme de bois s’est fissuré de haut en bas comme une gigantesque blessure obscure. C’était moi. J’ai décapsulé une autre bouteille.

Quand la police a rappliqué pour mettre fin au tapage, j’étais déjà ivre mort. Je me suis réveillé en cellule de dégrisement.

Il ne me restait rien. Tous mes rêves, tous mes espoirs morts et enterrés. Enfouis dans le sable du Palatinat.

 

 

Heinrich

S’il y a quelque chose que j’aime bien, c’est marcher dans la ville. Bien sûr que j’aime Berlin, j’aime les gens ici, et je trouve ça super qu’il y ait toujours quelque chose à voir, quelque chose à vivre. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je marche en ville. C’est plutôt que je ne peux pas penser si je suis debout ou assis. Un jour, Jörg m’a demandé si je pensais avec mes pieds. C’était une blague bien sûr, mais il y a un fond de vérité. D’ailleurs, j’en ai parlé à un écrivain après une lecture qui m’a dit qu’il me comprenait très bien, car c’était pareil pour lui. Il écrivait sur un lutrin et devait marcher d’une pièce à l’autre entre chaque phrase. Il m’a raconté que, dans une pièce de Beckett, il y a un passage à ce sujet. En effet, j’ai trouvé ce passage, un peu plus tard. Dans Fin de partie, quelqu’un dit : « J’ai mal aux jambes, c’est incroyable. Je ne pourrai bientôt plus penser. » Peut-être que Beckett était comme moi.

En tout cas, je connais bien la ville. Mais là encore c’est une exagération. Je me traîne des heures durant dans Friedrichshain, je connais tous les recoins fleuris du Volkspark. Dans Prenzlauer Berg aussi, je navigue pas mal. Parfois même dans Kreuzberg ou Mitte. Mais c’est à peu près tout. Je vais rarement vers Charlottenburg ou ailleurs. Je ne me sens pas bien là-bas. Tout y va trop vite tandis qu’à Tiergarten, tous se prélassent, avec leurs grillades. C’est bondé.

Toute cette marche à pied a aussi un avantage, celui de ne pas grossir. A cause des médicaments, je veux dire, qui font grossir. Curieux mais véridique.

En fait, je voulais parler de tout autre chose. Avec l’argent de l’Etat, j’arrive à joindre les deux bouts, ce n’est pas le problème, mais j’ai absolument besoin d’un nouveau costume. Les gens me regardent bizarrement quand ils me voient dans ma veste aux manches élimées et mon pantalon trop court. Ce que je ne comprends pas du tout. Pourquoi les jambes de mon pantalon sont-elles trop courtes tout à coup, alors que je le porte depuis des années ? Je pense que je devrais me trouver un travail et quand j’en parle à Jörg, il me rétorque, eh bien, tu pourrais peut-être déjà réfléchir au type de travail qui te conviendrait. Mais je m’en fiche totalement, je veux juste gagner de l’argent. J’ai déniché un Zitty et étudié les petites annonces. C’est fou ce qu’on y trouve. Des chauffeurs de taxi surtout, mais je n’ai pas de permis. Des places dans les crèches et les maisons de retraite – quelque chose avec les enfants, ça me plairait bien mais c’est évident que c’est pour les femmes ; quant aux personnes âgées, eh bien, parfois elles me font peur. Enfin, certaines d’entre elles, je ne sais pas pourquoi.

Alors, j’appelle une agence qui cherche des gens pour assurer un service téléphonique, c’est mieux qu’un emploi pénible dans une usine, juste besoin de parler. La dame au téléphone n’est pas très aimable, me pose une foule de questions, quel âge j’ai et pourquoi je veux faire ce travail notamment, c’est tout de même une question d’une rare stupidité, parce que j’ai besoin d’argent bien entendu. Alors, elle me donne rendez-vous la semaine suivante, je dois me rendre à un séminaire de formation. Quelque part dans Schöneberg.