En compagnie des arbres

Nuit verte. ou presque.
Les larmes des arbres tombent à la renverse
et rebondissent sur le feuillage
eucalypté ? si seulement
enivrant ? pas cette fois
vespéral un point c’est tout.

Les larmes aimeraient glisser
cheminer en paix
se faire oublier
mais elles se raccrochent.
Les larmes gonflent l’écorce sans même l’avoir voulu
leur présence si discrète
fait enfler les plaies de la forêt
qui digère son imperfection
sa trahison du bonheur
et tranche ses fûts vers les hauteurs.

La forêt veut tout gagner, l’espace irrespirable et le temps inestimable. En elle tout se distend. La sylve happe ses visiteur·euses, et tout particulièrement celleux qui traînent. Pieds nus à même l’humus. En communion, pensent-iels. En otage, se dit-elle. Car les hêtres massés à droite, massés à gauche forment des barreaux qui retiennent les pensées des passant·es. En ont-iels seulement ? Des vraies ? Des pensées-trésors, des songes-du-futur, des envies-de-magie, bref des distractions constructives par rapport à leur vie d’avant leur voyage en ce lieu, des motivations dignes de leur NON. Des pensées-progression pour leur après, leur au-delà des rivages étranges qu’on n’ose jamais vraiment franchir au final, car qui va s’occuper du chat ? qui payera le loyer ? qui règlera l’assurance . . . qui remplira le cours de nos vies sociales si nous partons ailleurs ?

Les arbres pleurent, tout doucement, et perdent leur sève. Ils aimeraient rougeoyer parfois, sans risquer de crever et d’anéantir leurs voisins. Ils aimeraient sentir la présence de Constance qui les a plantés là, un soir de nervosité. Un soir où tout partait à vau-l’eau, elle a jeté des poignées de graines en tournoyant sur elle-même, comme en un feu d’artifice. Elle a prononcé des paroles intransigeantes, avec elle-même, avec le sol, elle a baragouiné une phrase sur le thème des semences que le vent a embrouillé exprès pour que personne ne comprenne, et le lendemain matin, tout droits comme des piquets, ils étaient là. Encore un peu maladroits dans leur tenue, mais avec des mini-pousses vertes aux extrémités.

Constance est revenue, les arroser, leur parler, les caresser, et puis un jour Constance a parlé d’un platane, d’un platane grand et fort et beau comme un sac de maroquinerie grande marque. Elle a souri à ses « bébés » qui étaient devenus grands désormais, qui n’avaient plus besoin d’elle maintenant, et elle a fait la toupie pour se télétransporter dans une contrée platanique où le fût des êtres n’est plus filiforme mais bel et bien tortueux.

Dans la nuit blanche de la ville plate, ils se morfondent. C’est à peine si ces pressés d’humain·es les remarquent. Et pourtant, ils se pavanent alignés sur les vastes allées et laissent éclore des fleurs dégoulinantes de poussière. Ils font de leur mieux pour se faire sentir, dégagent d’avril à juillet, donnent des allergies et des sautes d’humeur avec leur pistil jaunasse entêtant et que récoltent-ils en échange ? La pisse des chiens et des mégots bazardés. Ils se font même chatouiller les racines par les roues de poussette. Alors ils s’exècrent les uns les autres et se bousilleraient le portrait s’ils le pouvaient.

Ailleurs, dans un pays imaginaire, se disent-ils, les frondaisons suscitent des passions. Y’a qu’à écouter le froufrou suave des bambous. L’entente gracile des tiges creuses et pourtant si solides, le jeu de questions-réponses qu’elles se tartinent avec délice afin de devenir échafaudage, canne de massage ou instrument marivaudant.

Ailleurs, ça rime avec bonheur se disent les hêtres anciens bordant la Baltique, avec malheur se racontent les résineux vosgiens déracinés par les tempêtes et puis stockés-empilés pour finir dépités en bois de chauffage.

Mais la nuit d’ébène existe-t-elle ? Dans quel pays alors ? Quel continent ? Est-elle lisse et veloutée ? Vaut-elle le coup d’en rêver ? A-t-elle seulement un goût ? un parfum ?

Les fentes de la Serpentine s’en défendent. Elles accueillent le brouillard comme leur meilleur ami, un allié qui étouffe la complainte arborée et les sirènes percutantes des voitures de police.

Les fientes de Paris n’ont plus voix au chapitre. Leur plantaison ne sert qu’à la suspension d’ampoules et d’étoiles en toc sur les Champs-Elysées.

Dans la ville récalcitrante, aux immeubles insalubres, les manifestant·es mugissent pour les arbres de La Plaine. Albizias rosés, tilleuls mielleux, cernés de gris depuis des lustres ! Et soudain décapités ? Mais pour quoi cet écrin de ciment valant des centaines de milliers d’euros ? Sur le boulevard en contrebas, les jérémiades n’ont plus lieu d’être. Plus docile, le cordon de défenseur·euses de la carrière antique a fait place aux maîtres-chiens et puis aux grues. Ici, on bâtit vite derrière les blocs de béton protecteur. Faudrait surtout pas que des terroristes débarquent. Ici on bâtit vite, la nuit, à l’abri des micocouliers qui gardent toute leur majesté. Plus loin, les racines des margousiers sympathisent avec les horodateurs wi-fi. Restent les figuiers rampants, bougainvillées et lauriers tenaces pour résister aux vautours planant sur la cité phocéenne. La pinède de Luminy s’est acoquinée avec les faiseurs de millions. Comme les jardins bientôt privés sur les méandres de la Corniche. Combien de temps sentira-t-on les pins ou le jasmin au détour d’escaliers magiques ? Combien de temps ?

 

Mais revenons à La Plaine, car à ses pieds, rebelles et C.R.S se font la guerre.

                                     à ses pieds, des artistes dansent et peignent

Street art officiel ?
Faux vandalisme organisé ?
Approbation locale ?
Mais qui a vendu son âme aux sociétés friquées ?

Amusés ou atterrés, touristes et chaland·es prennent des clichés de l’absurdité d’un faux plan d’assainissement, tandis que les journalistes se ruent vers le cordon de sécurité. Peut-être a-t-on sorti un autre corps dans la rue d’Aubagne ? On rêve de reverdir les villes, mais on abat leurs fleurs à coup de flash ball et de gaz lacrymogène.

Les larmes des arbres
tombent à la renverse
trop souvent sur du béton
mal armé qui les fait exploser.

Les plaies de la forêt
sont sourdes
comme nous le sommes souvent
à son appel du pied.